l'article de Jacques Eladan sur mohair
Max Fullenbaum. Mohair. Voix Editions, 164p., 17€.
Ce recueil se présente sous une forme étrange : sur toutes les pages de gauche est reproduite chaque fois la table des matières alors que les textes ne figurent que sur les pages de droite. L'auteur s'est expliqué sur ce procédé insolite dans la quatrième page de la couverture : " Sur les pages de gauche s'inscrit d'une manière répétitive des tables des matières acheminant les mots convoyés. Un curseur en caractère gras coulisse dessus les tables, désignant la colonne de droite des mots sélectionnés ". Par cette disposition originale, Max Fullenbaum a voulu visualiser l'incapacité du langage normal à traduire les émotions suscitées par le souvenir du génocide des juifs par les nazis, chez un " non-témoin " de la seconde génération. L'extinction du langage est suggérée dès le début du recueil par les diverses manières de décomposer le titre : Mohair : " mot/air/mort/laine ", " mot/aire/mort ", " mot/herr,mort ". L'impuissance de la phrase à évoquer l'indicible est illustrée par les procédés spatialistes les plus divers : répétition de " peut-être " sur deux pages, six pages blanches face aux titres indiquant les millions de victimes, citation des mots allemands " arbeit/macht/frei ", variations incessantes sur les rapports entre mohair et " silence indicible " sur les aïeux et les héritiers, sur le sang d'encre etc... Cela n'a pas empêché le poète de garder malgré tout une certaine foi dans l'écriture en référence à Primo Lévi : " j'écris/donc/nous sommes ".
Par ces procédés surprenants, Max Fullenbaum a réussi à montrer d'une manière visuelle que l'art de la suggestion est plus apte que le pathos et l'écriture incantatoire, à évoquer le tragique ineffable, par la signifiance qu'il confère aux blancs et aux inter-dits.
-- Jacques Eladan