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Au-delà des murs, les feuilles

l'article critique d'Eugène Radlein sur "le petit livre des tagueurs" (texte inséré dans le livre "la banlieue n'est pas un lieu, c'est une distance")

On aurait tort de croire que les coordonnées définies dans le petit livre des tagueurs recoupent celles que prescrit la rigueur mathématique. L'horizontal, au même titre que le vertical, n'est pas ici une ligne mais un plan. Et un plan où se déploie la vie grouillante des hommes, saisie dans diversité et son ondoiement. Le mur, qui fort souvent fait écran, est ici diaphane, mur hyalin, taraudé par l'impact " des bombes de peinture " qui révèlent la présence " des amis de couleur ". L'allusion à la race, tout en étant dictée par des convictions dont la sincérité transsude à travers toute l'œuvre, n'est que de surface. Une surface belle comme celle des murs, ces " livres " sur lesquels s'imprime la trace d'une présence insolente, dernier refuge de " la vitalité ". Et qui dit vitalité dit profondeur. Ce qui implique la capacité, sinon le devoir de révolte.

Tout l'homme est dans cette révolte, tout l'homme saisi au croisement, à l'intersection de l'horizontal et du vertical qui " forment la croix, le carrefour, la rencontre, le point commun, le mariage, la naissance, le cimetière ". Tant pis pour ceux qui essaient de trouver " dans l'épaisseur des pigments " des raisons suffisantes de hiérarchiser notre commun désarroi ! Le propos de l'auteur est ailleurs. Car il a pris, comme Saint John Perse, charge de l'écrit " pour dire de profil des choses obliques ". Le ton ici est bien celui du poète d'Exil, dont on entrevoit la silhouette furtive, susurrant à voix basse des " choses dites de profil " avant d'être happé dans le tourbillon de l'une de ses grandes incantations à la gloire des éléments.

Ne cherchons pas plus avant de liens de parenté entre l'un et l'autre scribe. Car l'élément à explorer pour Max Fullenbaum se situe aux antipodes de la grande thématique du poète d'Anabase, qui convoque pour de grandes stances sans césure Vent, Désert ou Mer. Il est ici plus immédiat, plus tangible, dans la mesure où le béton n'est pas une donnée première, antérieure à l'homme, mais un artefact, et en tant que tel porteur et réceptacle de son être-là, pour employer une terminologie heideggérienne.

Manifeste pour une poétique du béton ? Conte philosophique comme l'indique l'auteur ? Factum d'un révolté sonnant la charge contre l'oppression ? Texte pluriel en tout cas, le petit livre des tagueurs est tout cela et plus que cela : simplement " une ville nouvelle ", confesse l'auteur. Il y a de quoi dérouter plus d'un. Un lyrisme retenu et feutré convie à visiter une cité " à la beauté étrange et multiple ", une bibliothèque d'Alexandrie où " chaque mur est un livre différent ".

Il y a dans le projet de Max Fullenbaum une générosité, une disponibilité affective confinant à l'empathie, qui le porte à assumer " les excès " du tagueur, condition sine qua non d'accession de celui-ci " à la reconnaissance ". Mais tout en se trouvant en terre de connaissance dans " cette mère patrie horizontale ", son lieu d'élection c'est le livre, " l'arbre qui revient pousser des feuilles à l'intérieur de l'immeuble ". Il y a dans l'œuvre de Fullenbaum une réappropriation de l'espace, une sublimation de la réalité en une quête effrénée de réel absolu, une transmutation de la Ville, plus précisément de sa banlieue, en un paysage intérieur vertigineux dressé en accore dans " un non-lieu de mémoire " où l'auteur s'autorise à " planter une forêt... (là) où il y a du béton ".

Démarche insolite et audacieuse, voire téméraire, car ce genre de matériau se prête de mauvaise grâce au Grand Œuvre. De là le caractère déroutant de cette prose poétique prise entre le pré-texte du mur à déshabiller du regard et à vêtir de la voix, et la mutité avouée de celui dont l'état est " d'épouser la langue ".

Conflit d'un créateur en quête d'authenticité - de son authenticité - d'un citoyen qui assume son identité et réaffirme sa dignité à travers la rencontre de l'Autre. Et qui pour se prémunir contre la chape insidieuse de la réduction totalitaire, dont les stigmates parlent à sa mémoire une langue de haine et d'intolérance, choisit de se purifier dans ces " eaux territoriales (qui) sont aussi dans les airs ". D'où ce cantonnement à la verticalité qui permet, en un va et vient de bon aloi, de se maintenir dans la position debout, posture de vigilance propice à la fois à la descente en soi et à la remontée vers l'air vivifiant du devenir actif.

Un projet d'aspiration à l'absolu, qui implique non seulement l'affranchissement des contraintes du tangible maîtrisé mais encore une subversion du temps. D'où cette impatience à précipiter les pas du siècle finissant et l'avènement du troisième millénaire, prometteur d'aube nouvelle ; d'où cette fureur à briser le carcan des aiguilles de l'horloge qui rythment de leur cadence nonchalante la marche lancinante des catastrophes prévisibles, inscrites dans les survivances d'un passé révolu, comme " le tic-tac d'une bombe ". Dès lors, le texte peut, dans la profusion de sa voix polyphonique, tirer à blanc sur la mutité tenace et subsidiaire parce que confessée, et ainsi conjurée. Dès lors, le pré-texte peut enfin accéder à la dignité de texte - et assumer sans déclamation superfétatoire par la voix de l'épouse, de l'auteur ou du narrateur, toute l'angoisse du monde, de notre monde citadin, pétrifié en une forêt de murs pouvant être lus désormais, non plus comme " des livres différents " mais comme des feuilles de pigmentations diverses, profuses de beauté, d'espérance et de vie, ramassées en un livre unique comme autant de voix à l'unisson en une voix unique.

-- Georges Eugène Radlein