le passage à niveau
Les quelques centaines de milliers d'êtres humains qui s'étaient rassemblés sur cet espace étroit avaient beau mutiler la terre sur laquelle ils s'entassaient; ils avaient beau écraser ce sol sous des blocs de pierre afin que rien n'y pût germer, arracher toute herbe qui commençait à poindre, enfumer l'air de pétrole et de charbon, tailler les arbres, chasser bêtes et oiseaux, le printemps était toujours le printemps, même dans la ville.
-- LéonTolstoï ( Résurrection)
Un squatt. Des parpaings au sol avec une masse indiquent que les ouvertures ont été forcées récemment. Deux embrasures de fenêtres (sans fenêtres) donnant sur l'extérieur et apportant de la lumière. Une porte à droite faite de planches juxtaposées. Tags sur les murs. Des sacs plastiques (Tati, Darty etc.…). Une boule de cristal .Un poste radio, une planche sur des tréteaux, l'ensemble est délabré. Une ampoule s'allume, s'éteint, s'allume...
Mauve est dans l'entrebâillement de la porte, elle parle avec Brun qui, lui, est sur le palier, non visible.
Mauve : Tu y arrives ?
Brun : Oui, oui, j'ai branché le fil sur le compteur EDF du chantier.
La radio se remet en marche.
Mauve : Ca marche ! T'entends la radio...
On entend vaguement à la radio les mots passage à niveau. Mauve éteint la radio.
Brun apparaissant avec une tenaille et un tournevis.
Brun : tu vois, il suffit d'un peu de patience ! C'avait été pareil pour l'eau...
Mauve regarde à l'extérieur par l'embrasure. On entend un bruit de moteur.
Mauve (à la fenêtre) : Tiens, les bulldozers se sont encore rapprochés. Les immeubles tombent les uns après les autres ; tu peux compter jusqu'à 10, y en a pas un qui se relève !
Brun : Oui, avant on habitait à la fin de la rue, maintenant on habite au début.
Mauve (en riant) : Sauf qu'il n'y a plus de rue ! Depuis quelques jours, y a des cailloux dans la soupe - je me suis dit pourtant c'est pas les lentilles - (un temps) j'ai mis du temps à comprendre que c'était les cailloux des immeubles qui atterrissaient dans l'assiette.
Brun (bougonnant) : Y vont finir par nous faire manger notre appartement ! (Un temps) Faut peut-être boucher les fenêtres ?
Mauve : Oh non, sans fenêtre ouverte, moi je ne peux pas respirer !
Brun se lève pour prendre du papier et s'installe pour écrire. Avec une bouteille d'encre, il lâche de grosses taches sur du papier à lettres.
Mauve : T'es encore en train de t'écrire une lettre pleine de taches !
Brun : Oui, depuis que j'ai reçu en 6 ans 3 lettres de licenciement collectif, j'écris comme ça. Regarde, l'encre je la fais tomber... (Brun fait tomber l'encre sur une feuille). Ensuite (il regarde la tache) il faut interpréter l'événement, c'est difficile. Ecoute Mauve, si j' m'envoie des lettres recommandées, c'est pour avoir de la visite sinon on ne verrait personne. Comme ça on sait ce qui se passe dehors grâce au facteur. Avec ma lettre, il m'apporte aussi le journal gratuit. Les taches qu'ont voyagé à travers la ville et qu'ont tout filtré ne sont plus les mêmes à leur retour. Je les lis pour prédire l'avenir. Des fois, j'ai peur d'ouvrir la lettre tellement que je crains d'apprendre de mauvaises nouvelles !
Mauve : Oh tu sais Brun, quelquefois la nouvelle est si mauvaise qu'elle se cache et qu'il faut bien la chercher. A l'usine, on était 300 filles à aller à la Poste la chercher la nouvelle. On faisait la queue chacune dans son coin. Celles qu'étaient devant, elles n'osaient pas ouvrir la lettre en sortant de la Poste. Elles avaient reçu une mauvaise nouvelle mais elles ne savaient pas encore qu'elles l'avaient reçue alors elles angoissaient parce que ça les obligeaient à faire de l'astrologie rétroactive.
Brun : De l'astrologie rétroactive ?
Mauve (sentencieuse) : L'astrologie rétroactive prédit ton passé que t'as pas compris quand tu le vivais.
On frappe à la porte.
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(Copyright Max Fullenbaum) Dépôt à la S.G.D.L. du 30 mars 2009 sous le n° 2009030326.
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Incantastrophes
"Entre les Lignes". Le bâtiment, dit-il, serait composé d'"une ligne droite, mais brisée en plusieurs fragments" et d'"une ligne sinueuse continuant indéfiniment" -- deux lignes dans un dialogue qui se désagrège.
Daniel Libeskind cité par Philippe Mesnard.
Une voix off :
Le 11 juillet 1978 à quatorze heures trente, sur la nationale 340, au lieu-dit " San Carlos de la Rapita ", un camion citerne chargé de gaz propylène a quitté la route pour venir s'écraser contre une discothèque. Le gaz s'est répandu sur le camping " Los Alfaques " avant de s'embraser sur un rayon de plus de deux kilomètres.
Il y eut 216 morts.
Une autre voix off :
Lundi 19 juin 2000, ont été découverts à Douvres dans un camion frigorifique les corps de 54 hommes et de 4 femmes. C'étaient des immigrés clandestins. Ils ont péri par suffocation.
D'autres voix se superposant :
- Et 1915 ?
- Arménie...
- Et 1942,1945, 1984, 1986, 1994...
- Et le 11 septembre ?
(apparaît devant le rideau Médilla, un épouvantail pour hommes modernes)
- Que signifient toutes ces dates ?
- Taisez-vous, taisez-vous, ici Médilla, éteignez vos portables s'il vous plaît, un cauchemar arrive !
(autour de Médilla et sur lui, tout son attirail : écran TV, micro, micro-ordinateur et cetera... qui communiquent entre eux en diffusant des images).
De nouveau des voix off superposées :
- Où ?
- Où ? Où ? Où ? Où ?
- Où est-il ce cauchemar Médilla ?
- Ici, dans cette salle, sur notre scène ...
La scène s'éclaire progressivement. Une fumée déclenche des quintes de toux et des hoquets. Les quintes de toux d'abord anarchiques, s'ordonnent et s'entrecroisent pour créer un ensemble rythmé par des hoquets avant qu'un profond silence ne s'établisse puis une ou des voix (distinctes de celles de Médilla et de ses outils), des voix souvent essoufflées s'élèvent. La fumée s'estompe. Dyspnée. Hoquets intercalés. Rythme. Images.
- Quoi, quoi, quoi ? (coassement)
- Ils disent ils disent ils disent
- Ils disent cinq cents
- Cinq cents ?
- Ils disent morts, morts, morts ils disent cinq cents morts.
- Avant de l'écrire il faut le dire...
- C'est moi, moi le chauffeur Douvres Dover, oui c'est moi Médilla, le camion english tu sais, non pas cinq cents morts mais cinquante huit, je le sais, cinquante huit dans le camion frigo le camion boîte de conserve sans ouvre-boîte...
- Le camion litanie...
- Cinquante quatre hommes.
- Pleuvait-il de la vapeur ?
- Non, il pleuvait de l'eau
- Et sur les tours il pleuvait deux avions
- Médilla, New-York n'est pas l'Ukraine, tu mélanges les bobines !
- Peu importe !
- La fumée, la vapeur, vous étiez au balcon ?
- Non, non Médilla, ils disent une nappe d'air est arrivée sur les tables !
- Ce n'est pas vrai, c'est faux, moi je campais à Los Alfaques, au camping en 1978, il n'y avait plus d'air en l'air à ce moment-là sur les tables, seulement de la chaleur je m'en souviens.
- Quoi la chaleur ?
- Quoi, quoi, quoi ? (coassement)
- Précisez les cris je filme !
- L'air est une faux, il a fendu la chaleur sur la nappe
- Ici, dans le gratte-ciel, pas d'air soluble, il n'y avait plus d'air soluble, crash crash deux fois le sachet ouvert puis la chaleur instantanée délayée dans du rien sur la nappe pour rien
- Une nappe d'air en chaleur ?
- Oui, de l'air qu'on ne voit pas même s'il vient de quelque part
- Oui, oui, Médilla, on connaît la chanson, l'air ne permet pas à quelque part d'être quelque part (un temps) mais à quelqu'un d'être quelqu'un...
- Quelqu'un ? Pas moyen de sortir ce maudit quelqu'un du camion frigo puisqu'il n'y avait personne
- Ouvrez, ouvrez les quatre femmes !
- Où quatre femmes ?
- Elles sont là, bouche ouverte bouche bée, dans le camion soudé à triple tour, à gauche de l'écran (sifflement de micros)
- Taisez les micros, on n'entend qu'eux ça empêche de voir
- Attention ! elles sont, j'allais dire folles...
- Pardon, excusez moi si je vous interromps, mais je suis le chauffeur propylène, je suis mort avant vous à Los Alfaques, en 78, c'est donc à moi de parler en premier.
- Non c'est à moi !
- Non c'est à moi !
- Ils disent ils disent ils disent
- Et leurs noms, leurs noms, les noms ?
- Au nom de quoi Médilla ?
- Comment s'appelaient-ils elles ? Epelez !
- Comment s'appelaient-ils elles ces quatre femmes épelées ? Elles ils avaient un nom un nom propre avant
- Médilla, nous les dépecées, tu nous appelles hommes, femmes, enfants, dans tes bulletins de chaque jour
- Homme
femme
enfant
- Personne, personne, personne ne porte ce nom là
homme
femme
enfant
- Les yeux nous appellent personne
les yeux sans voix
les yeux sans langue
les yeux sans yeux
les yeux des chiffres
- Pourtant le chiffre un, c'est moi,
c'est moi le un !
- Et le chiffre deux, c'est moi, l'autre, l'autre moi, c'est moi!
(En fond de scène apparaît un tableau chiffré de Roman Opalka)
- Opalka, Opalka, inscris les chiffres
Opalka un deux sur terre
Opalka deux cent huit sur mer
Opalka trois millions le ciel
Opalka tableau noir les airs
- Los Alfaques !
- Douvres Dover !
- World Trade Center !
- Center sans terre...
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